samedi 24 octobre 2020

Mon Dieu qu'elle est belle...

Mon Dieu qu'elle est vieille, et pourtant qu’elle est belle, posée là sur le drap.

Sa peau diaphane se perd dans la blancheur des lieux et mon esprit se perd dans la froideur du jour. À quelques mètres d’elle, l’infirmier que je suis observe les détails d’une usure délicate.
Dans chacune de ses rides, je devine le labeur, les épreuves et la peine, les années ou les siècles. Là un pli, un repli, vont de droite et de gauche comme les ondulations d’une rivière sinueuse, comme les longs lacets d’un chemin de montagne. Les stigmates nombreux, empreintes du passé, témoignent des malheurs, des chutes et des luttes d’une vie agitée. Enfin dans chaque courbe se dessinent les étreintes, les soirées passionnées et les moites caresses.

Elle est là, vieille et lasse, belle et nue sur le drap.
Je suis là, tout près d’elle, et suffoque en silence sous ce blanc tout autour. Sur le lit, sur les murs, sur la table, au plafond, sur ma blouse et mon masque.
Même le ciel est blanc, même l’instant est blanc. Pas un blanc chaleureux, pas de neige éternelle, ni de fleur de printemps. Un blanc froid et glacé, aveugle et assassin. Un blanc comme un virus qui tue insidieusement et force à s’éloigner.

D’elle je ne sais rien. Qui a-t-elle touché, ou seulement effleuré? Une sœur, des amis, des enfants dans des parcs, des danseurs hésitants, des amoureux transis? Et qu'a-t-elle porté? Des poids trop lourds pour elle, des espoirs impossibles, un mourant, un bébé? Je l’imagine douce, serviable et généreuse, soulageant les blessures de gamins turbulents, balayant quelques larmes de cœurs adolescents, offrant tout son soutien aux vieillards fatigués.
Pourrai-je un jour savoir quelle a été sa vie?

Dans la chambre d'hôpital, il y a elle posée là, offerte et vulnérable, il y a moi impuissant, si proche et bien trop loin. Je voudrais la serrer, la tenir, la sentir ou juste m’approcher. Mais un mal invisible m’en empêche aujourd’hui. Dans la chambre d'hôpital, il y a elle, il y a moi, cette folle distance, cet abîme insensé.

Il suffirait pourtant de quelques pas seulement pour doucement l’étreindre. Mais c’est une journée noire dans un blanc étouffant. Je ne suis plus moi-même, menotté, muselé, derrière un masque en toile. Comment la protéger, la réchauffer enfin, si je ne peux avancer et m’asseoir tout près d’elle?
Juste avant de partir, je me retourne et jette un ultime regard pour la toucher des yeux, une dernière fois.

Qu’elle est vieille cette main, posée là sur le drap.
Mais mon Dieu qu’elle est belle.

mardi 14 avril 2020

Le masque et la chute


Il était une fois, (épisode 47), un jour, en psychiatrie, le masque et la chute.

Mon nez me démange, l'élastique de ce fichu masque chirurgical cisaille lentement l'arrière de mes oreilles meurtries et je ne respire plus. La journée est encore longue et bientôt, assurément, je vais m'évanouir.
En attendant l’inévitable chute, je sors urgemment fumer une cigarette dans le jardin du service, honteux prétexte pour retirer cet instrument de torture étouffant. Car ce n'est pas tant de nicotine dont j'ai besoin, mais plutôt d'oxygène.
J’étouffe. Aussi, avant de tomber en syncope, je tombe le masque.

De l'extérieur, j’entends au loin le brouhaha de quelques patients regroupés dans la salle de télévision. Depuis des semaines, les images de la pandémie tournent en boucle sur le petit écran. On y voit des services de réanimation saturés, des joggeurs improvisés, des magasins fermés, des applaudissements le soir, des hôpitaux qui souffrent, des morts par milliers. On y entend aussi les rappels incessants des mesures barrières nécessaires pour freiner la progression du virus.
Actuellement, dans notre service de psychiatrie, l'atmosphère est étrange. La vie tourne au ralenti, comme dans un film catastrophe après le tsunami. Les rescapés, hagards, vont sans but dans les rues dévastées, marchent un temps puis s'assoient sur un banc épargné. Chacun se croise sans un mot, les regards sont appuyés, emplis de compassion, de crainte et d'interrogations.
"Que s'est-il passé? Comment vont mes proches? Et que vais-je devenir si une deuxième vague ne m'emporte pas avant?"

Quand un cri retentit. Je bondis en rajustant le masque sur mon nez. Tant pis pour l'oxygène, l'urgence est ailleurs.
Devant la télévision, deux patients enlacent presque tendrement un troisième. Comme s’ils s’appuyaient sur leurs propres expériences, ils rassurent Monsieur R. Les angoisses de ce jeune patient schizophrène hospitalisé sous contrainte sont majeures. Il est pris de panique pour je ne sais quelle raison et s'agite fortement en me voyant entrer dans la pièce.
"Mais pourquoi il a un masque lui? Qu'est-ce qu'il y a derrière? Il veut me tuer??"
En cette étrange période, seuls les soignants portent un masque dans le service. Cette disparité peut créer, chez certains, incompréhension et angoisse. Et, devant moi, Monsieur R. est effrayé. Il ne m'entend pas, se débat et tente de s'extraire de l'emprise protectrice des patients qui l'enserrent. La peur que je lis dans ses yeux, grandissante à mesure que j'approche, me terrifie. Et je crains qu’il ne puisse être maintenu bien longtemps.

Les secondes passent et la situation m'échappe. Je suis désormais à l'origine de son affolement. Il ne reconnaît plus le soignant que je suis derrière ce masque opaque. Que dois-je faire maintenant? Insister, rester près de lui et tenter de trouver des mots que je ne trouve pas au risque de le voir s'agiter plus encore, se blesser lui ou un autre, même involontairement?  Partir mais alors l’abandonner?
Mon cerveau sous-oxygéné à cause de ce satané masque asphyxiant ne sait plus. Je suffoque et vais bientôt paniquer. Mais subitement mon esprit me projette curieusement, sans que je ne comprenne pourquoi, des années en arrière.

J'ai quinze ans. Je viens de tomber, tout habillé avec un lourd sac à dos, dans les rapides d'une rivière qui m'emporte. Prisonnier du torrent et de ses intenses remous, je suis aspiré vers le fond et je coule.
Je suis en apnée, ne maîtrise plus rien et ne fais que subir des chocs innombrables et violents contre les rochers sous l’eau glacée. Après d’interminables secondes, je suis projeté vers la surface dans une zone plus calme où j'essaie rapidement de reprendre mes esprits. Pendant cet instant de répit, je ne pense qu’à sortir au plus vite de cet effroyable enfer avant que les eaux ne me submergent à nouveau. Tentant de rester à flot malgré mes blessures et le poid écrasant de mon sac et de mes habits trempés, j'utilise mes dernières forces pour rejoindre la rive. Puis, hagard et sidéré, je marche sans but avant de me tourner vers la rivière assassine.
"Que s'est-il passé? Comment vont mes proches? Et que vais-je devenir si une deuxième vague ne m'emporte pas avant?"

Quand soudain la douce voix de Germaine, ma vieille collègue infirmière venue à mon secours, m'extrait de ma rêverie.
"Que se passe-t-il Monsieur R.? C'est Christophe qui vous inquiète avec son masque? C'est vrai qu'il fait peur n'est-ce pas?" lui demande-t-elle avec un large sourire bien visible après avoir enlevé son masque. Elle parvient ainsi à entrer en contact avec lui et l'emmène marcher dans le jardin où ils parlent longuement tous les deux, à visages découverts sans masque en cet instant instable et si particulier, jusqu'à l'apaisement.
Masqué pour ma part, je reste sans air et sans voix. Avec cette question lancinante dans ma tête. Aurais-je pu ou dû moi aussi ôter mon masque, et ce malgré les risques inhérents en cette période virale?

Plus tard elle m'explique.
"Christophe, il n'est pas question de remettre en question la nécessité du masque et des gestes barrières en cette période virale dangereuse. Nous devons appliquer ces mesures contraignantes mais essentielles pour la sécurité de tous.
Mais que doit-il en être quand l'heure est à la crise?
En psychiatrie, nombre de nos patients sont particulièrement sensibles à cette crise pandémique anxiogène et ont d'autant plus besoin d'être accompagnés et soutenus. Chaque jour nous créons et entretenons avec eux un lien fort de confiance sur lequel ils peuvent s'appuyer. Nos outils sont, tu le sais bien, notre présence, nos mots, notre voix, mais aussi nos mains quand nous les posons sur leurs épaules, ou encore nos regards, nos sourires.
En ce moment, les mesures barrières viennent directement impacter ces outils, notre lien et donc angoisser fortement certains de nos patients… car ces mesures gênent nos mains et masquent nos visages. Mais c’est un mal nécessaire car vital. Alors, nous les respectons et nous adaptons au quotidien en cherchant des alternatives pour créer ce lien chaleureux autrement. Oui, en ce moment et d’une certaine façon, il nous arrive de bricoler.
Malheureusement, la souffrance psychique ne se satisfait pas toujours des directives et des bricolages… parfois, seule compte l'authenticité du lien. Se pose alors la question, surtout quand vient la crise, du rapport entre le bénéfice et le risque.
Laisse moi te donner un exemple. Si une personne sur une échelle s’apprête à tomber en arrière, vas-tu la laisser tomber ou te précipiter pour la sauver même si alors tu ne pourras plus respecter la distanciation barrière conseillée?”


Devant mon regard perdu, je crois deviner le sourire de Germaine caché derrière son masque. Fut un temps où elle aurait délicatement pris ma main, ce qu’elle se garde de faire en reprenant son propos.
“Est-il plus risqué de retenir la personne en la prenant dans tes bras en cette période de contagion ou de la laisser tomber en arrière en restant à distance?
Deux de nos patients ont choisi de protéger Monsieur R. en l’enlaçant malgré nos consignes de distance, peux-tu leur reprocher?
Certes cet exemple d'échelle est extrême. Mais n’est-ce pas le propre de la crise que d’être elle-même extrême?
Dans notre situation, en gardant nos masques, nous prenions le risque de suites incertaines et particulièrement inquiétantes chez ce jeune homme désorganisé qui s’apprêtait à tomber. Le pire pouvait être envisagé. L’agitation, l’auto ou l'hétéro-agressivité, des blessures, peut-être graves, ou que sais-je encore... En pesant les bénéfices et les risques, j’ai retiré mon masque seulement quelques minutes tout en restant à distance physique, pour entrer en contact avec lui, pour qu’il me reconnaisse en tant que soignante à travers mon visage tout entier, le plus vrai et réconfortant possible, et pour le retenir avant sa chute.
En fait, Christophe, j’ai essayé de faire au mieux. Ou peut-être au moins pire.”


Et je comprends enfin. À nouveau Germaine a raison.
Les risques, les bénéfices, le mieux ou le moins pire.
Puis, encore je replonge dans l’eau glacée de mes quinze ans et me souviens. Ce qui m’a sauvé, c’est le court instant de répit offert par la rivière qui m’a permis de reprendre mes esprit. À bien y réfléchir, Germaine a été l’instant de répit de Monsieur R. en cette période troublée. Juste avant de tomber, il a pu s’appuyer sur elle comme je m’étais appuyé sur la rive.
Et respirer enfin une grande bouffée d’oxygène.


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(Évidemment toute ressemblance…!!!)

#psychiatrie

vendredi 31 janvier 2020

Le manteau



La nuit tombait lentement sur la vieille ville.
Et déjà, dans les chaumières, on tirait les rideaux, on fermait les verrous, on faisait taire les enfants. Des regards inquiets, cachés derrière les voilures, scrutaient les ruelles sombres, seulement éclairées par quelques lampadaires fatigués. Chacun était à l'affût, d’un bruit, d’une anomalie, d’une silhouette inquiétante.

Car depuis plusieurs jours, le malheur semblait s'abattre sur la cité. Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur. Immense, habillé tout en noir. Malgré notre veille de chaque instant, nous ne parvenions pas à surprendre l’homme en noir, mais nous savions d’où il venait.
Car en haut, sur la colline, derrière les grands chênes, se dressait, majestueux et terrifiant, l’asile.

Ses hauts murs empêchaient de voir ce qu’ils cachaient, mais lorsque le vent soufflait en direction de la vallée, certains disaient entendre un grondement. Comme celui d’une bête essoufflée. Ou un gémissement. Comme celui d’une bête affamée.
Les rares qui avaient osé s’approcher du sinistre bâtiment étaient revenus terrifiés par le courant glacial qui les avait traversés. Il se disait que c’était le souffle froid des dangereux insensés retenus derrière le mur d’enceinte. Aussi, on ne s’en approchait pas, on restait loin, on empêchait même les enfants d’en parler.

Mais après la nuit, c’était la neige qui tombait dru maintenant. C’était à peine si l’on pouvait distinguer, derrière son épais rideau blanc, la chaussée, les pavés, les passants perdus, effrayés, offerts à la malédiction s’ils ne couraient pas chez eux assez vite. Chacun sentait l’imminence d’un sombre événement.
Car nous le savions tous, les fous étaient entrés dans la ville. Et les ténèbres avec eux.
Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur.

Et soudain il était apparu.
Le garçonnet n’avait pas menti. Immense et vêtu de noir, le dos courbé, l’homme avançait, lentement, grognant, terrifiant. Mais vers quelle funeste besogne? Quelle femme, quel enfant, quel animal allait-il emporter?
Alors, comme portés par l’instinct de survie, la colère et l’espoir de mettre un terme au fléau, et encouragés par un signal inconscient et commun, nous avions tous jailli, sans même prendre le temps de nous vêtir chaudement, et fondu sur lui, armés de bâtons, de pelles ou de nos seules mains, prêts à tout.
Jusqu’à ce que, le reconnaissant, nous nous figions.

Il était l’un des nôtres. Nos parents connaissaient ses parents, nous avions foulé avec lui les mêmes bancs de l’école, joué aux mêmes jeux dans la cour de récréation. Certes, il était différent, lointain et inaccessible, parlait souvent seul, ou aux arbres, riait sans raison, mais il était l’un des nôtres. Souffrant depuis des années d’une vie tourmentée, il avait plusieurs fois séjourné quelques temps à l'hôpital qui l’accompagnait dans les périodes difficiles.
Incapable de la moindre violence, il vivait en marge, mais à nos côtés, et était apprécié comme tous les enfants du village que nous étions tous.

Armés de bâtons, de pelles et de nos mains, nous l’encerclions, paralysés, saisis par notre méprise. Le temps semblait suspendu. La neige tombait toujours dans un silence d’hiver. Nous pouvions presque entendre les battements de nos cœurs.
Lentement, il avait relevé sa capuche et nous avait regardé, les uns après les autres, un grand sourire aux lèvres.
Mais qu’est-ce que vous faites là sans manteau? Il fait froid! Vous êtes fous?

Puis, le dos courbé, sous son manteau noir, blanchi de neige, il avait continué son chemin.
Nos manteaux, plus sombres encore que le sien, étaient ceux de la peur et de l’ignorance qui nous avaient insidieusement enveloppés.

Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur.
Et les fous c’était nous.


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Merci à l'association "Comme des fous" pour son invitation à écrire les quelques lignes suivantes...
Elle milite activement pour "changer les regards sur la folie et les difficultés psychiques"...
Alors, ensemble, déstigmatisons!
Le blog "Comme des fous" est à voir ici :

jeudi 30 janvier 2020

En attendant la prochaine partie de ping-pong...


L'heure était à la défiance, au doigt pointé, aux adolescents derrière lui et lui contre moi.
Pourtant, tout était si calme l'instant d'avant.

Jules, un adolescent hospitalisé dans le service de pédopsychiatrie, était dans une grande souffrance autodestructrice. Les nombreuses scarifications sur ses avant-bras en étaient le signe évident.
Méfiant, il construisait des murs contre lesquels nous nous heurtions, et derrière lesquels nous percevions un vide sans fond. Chaque jour, nous tentions de tisser un début  de lien avec lui, en vain. C'était seulement avec les autres adolescents qu'il semblait à son aise.

Mais, était-ce le début de cette nouvelle année? Les jours qui s'éclaircissent enfin?
Cet après-midi là, Jules avait soudain ouvert une brèche dans sa muraille et s'était confié à moi, à l'occasion d'une simple partie de ping-pong. Sans prévenir, il avait évoqué son père en prison depuis des années, sa mère peu présente, la violence de la vie et son désespoir. Ainsi, pendant près d'une heure, suspendue dans le temps, nous avions parlé tous les deux. Puis, sa poignée de main avait été appuyée, confiante et reconnaissante, et ses derniers mots facétieux et bienveillants pour le pathétique pongiste que je suis.
Enfin nous étions liés. Du moins, je le croyais.

Car subitement vint le chaos. Le soir même, Jules, en meneur de groupe, guidait la mutinerie.
"Y en a marre de toi!" hurlait-il.

Comment le sympathique jeune homme du ping-pong était-il devenu celui qui me menaçait? Comment devais-je réagir? Comment regagner calme et respect sans attiser les tensions? Je me noyais dans une mer de questions dans mon esprit perdu quand Germaine, ma vieille collègue, venait à ma rescousse.
"Laisse le faire Christophe, ne réponds pas.
Jules est un adolescent qui cherche encore qui il est. Il n'est pas le même seul avec toi ou sein du groupe. Laisse le trouver sa place auprès des siens sans réagir à ton tour au risque de l'humilier devant eux.
Tu es le soignant, il est le patient. Tu ne dois ni le juger ni l'éduquer, ton devoir est de l'accompagner dans cette difficile période. Pour cela, aujourd'hui, absorbe son agressivité et efface-toi pour l'aider...
"

Ainsi j'avais laissé faire, pour que résiste notre lien, pour qu'encore il puisse se confier, plus tard, seul avec moi et loin des autres.
Germaine avait encore une fois raison, car le mur souple que j'avais construit à mon tour pour absorber ses attaques nous avait protégé lui et moi, en attendant la prochaine partie de ping-pong.
Nouvelle parue dans L'infirmière Magazine numéro 412 de Février 2020.



lundi 2 décembre 2019

"Le pire dans la maladie mentale, c’est que les gens s’attendent à ce que vous vous comportiez comme si vous n’en aviez pas"


"Le pire dans la maladie mentale, c’est que les gens s’attendent à ce que vous vous comportiez comme si vous n’en aviez pas"

Mais alors... qui donc sont ces "gens"?
Qui sont-ils, ceux qui attendent de chacun conformité et silence?
Et si c'était vous? Et si c'était moi? Et si c'était nous?

Nous qui oublierions, à moins peut-être de nous mentir à nous-mêmes, nos traces, nos cicatrices?
Nous qui nierions nos écarts, nos faiblesses, nos manquements, nos carences?
Nous aveuglés, ivres de certitudes?

Car finalement, qui est fou?
Celui que l'on désigne comme tel?
Ou celui qui désigne et pense ne pas l'être?
Et si le pire était d'être convaincu d'être soi-même parfaitement sain d'esprit?

Je vous entends. Je suis fou, fêlé, siphonné, jeté, barjo, givré, déséquilibré, tordu, frappé, dérangé, détraqué, cintré ou ce que vous voudrez.
Peu importe...
Mais venez avec moi.

 
(image extraite du film "Joker", de Todd Phillips.)

samedi 9 novembre 2019

"Et tu verras l'invisible..."



D'abord, la gêne s'était installée au niveau de mon cou. Puis, lentement, elle avait gagné le dos. Comme des fourmillements. Légers mais obsédants, comme une alarme discrète, un appel à la vigilance alors qu’on ne repère aucun danger, comme une énigme indéchiffrable.
L'instant d'avant, je souhaitais bonne nuit à Monsieur G. que je connaissais bien. Ce patient souffrant d'un trouble de la personnalité limite venait régulièrement aux urgences psychiatriques après des tentatives de suicides récurrentes. Rassuré d’être pris en charge à l’hôpital, il semblait ce soir-là aller mieux, plaisantait allègrement et s'apprêtait à passer la nuit dans le service avant son transfert le lendemain dans un établissement spécialisé.

Non, aucun danger, tout allait bien. La nuit recouvrait lentement la ville de son voile orangé, et sa relative fraîcheur apportait enfin un doux répit à nos corps usés par la canicule de juillet. Le service était calme et la télévision chantait Bénabar devant quelques patients détendus.

Tout allait bien. Et pourtant, la gêne allait maintenant jusqu'au creux de mes reins, de plus en plus oppressante, comme une sirène hurlante et incompréhensible.
Je connaissais cette sensation gênante. C’était celle qui d’abord chuchote "Attention quelque chose ne va pas…" avant de le crier. Celle qui fait battre le cœur dans une étroite rue sombre la nuit, qui fait lever les yeux quand approche l'orage, crispe et fige les muscles juste avant que ne claque le tonnerre puis fait fuir bien trop tard, quand la pluie tombe déjà.

Puis soudain la panique, les jambes tremblantes, la chair de poule, les frissons. Pas d'orage ni de rue sombre mais désormais le visage de Monsieur G. qui s’imposait à moi, trop souriant, trop rassurant, trop inhabituel.
L'évidence était là devant moi, il allait au plus mal malgré ses sourires et la gêne c’était lui.
J’avais alors couru et trouvé mon patient passant un lien autour de son cou, dans le silence orangé d’une douce nuit d’été.

Christophe, c’est parce que tu connais parfaitement Monsieur G. que tu as été alerté par un signe indéfinissable et a priori imperceptible. C’était ton intuition… Seuls ceux qui sont proches de leurs patients sont sensibles à l’imperceptible.” m'avait expliqué ma vieille collègue Germaine. "Accompagne-les au plus près, créé du lien, et tu verras l'invisible…"

Germaine avait raison. N'est-ce finalement pas là le cœur du métier de soignant, avant que tombe la pluie, créer du lien pour voir l'invisible? 
Nouvelle parue dans L'infirmière Magazine numéro 409 de Novembre 2019

vendredi 30 août 2019

La branche





Il était une fois, (épisode 46), un soir, en psychiatrie, la branche.

La canicule de ce terrible été nous épuisait tous, patients et soignants. Nous luttions contre la fonte, de nos corps, de nos esprits, terrassés sous une chaleur de plomb. Chaque mouvement était une souffrance, chaque effort de pensée un calvaire. Alors, à la recherche utopique d’un air plus clément, nous errions lentement, traînant lourdement nos pas dans le service, d’une pièce surchauffée à une autre, du poste de soin étouffant au jardin desséché.
Avachi dans le jardin sur une chaise brûlante, j’attendais que viennent le soir, la nuit, la douceur, le répit.
Heureusement, le service était calme et je pouvais patienter sans me soucier d’une quelconque agitation qui, en ces conditions extrêmes, aurait épuisé mes dernières particules d’énergie. Assommé, je m’évadais dans le passé, vers de lointaines vacances d’hiver, quand j’étais enfant. Mais plus que de neige ou de luge, je me souvenais surtout des trains froids arpentant la montagne. C’était l’époque des vieux trains, bruyants et bringuebalants, et des compartiments d’antan. Dans les longs couloirs, je m’amusais à tenir debout sans m’agripper aux parois malgré les mouvements saccadés du wagon. Puis, je soufflais sur les vitres derrière lesquelles défilaient les paysages blancs, et laissais sur la buée mille traces de doigts et parfois quelques dessins.

Plongé dans ces souvenirs de fraîcheur, je n’avais pas vu venir, sur ma chaise brûlante, un épouvantable orage qui soudain s’était abattu sur le vieil hôpital. Les portes et fenêtres ouvertes pour aérer le service étaient désormais autant de brèches dans lesquelles d’extraordinaires rafales s’engouffraient pour tout emporter sur leur passage, semant, à une vitesse et une puissance folles, ravage et chaos. En quelques instants aussi, des trombes d’eau se déversaient dans les chambres, sur les lits, les fauteuils et les tables des malheureux qui n’avaient pas fermé leurs fenêtres. Puis, aussi vite qu’il était venu, le déluge avait fui, ne laissant derrière lui que stupeur et désolation.
Le jardin était dévasté, table et chaises renversées, cassées, branches d’arbres arrachées. Le service était inondé de plusieurs centimètres d’eau en plusieurs endroits, le poste de soin était sens dessus dessous, dossiers et classeurs envolés, faux plafond disloqué, électricité disjonctée. Trempé des pieds à la tête après avoir couru au fond du jardin aider une patiente, je n’avais pas souvenir d’un orage d’une telle puissance en si peu de temps depuis bien longtemps. Les patients, quant à eux, allaient et venaient, sortis de leur torpeur, hagards pour la plupart, d’autres euphoriques, ravis de respirer enfin.

Tentant de reprendre mes esprits, j’avais alors entendu un collègue interpeller vivement un patient.
Ah non Monsieur, ce n’est pas possible, laissez ça dehors!”
Mais notre patient, tout mouillé lui aussi, n’avait eu que faire de cette remarque et avait continué tranquillement son chemin, imperturbable, portant dans ses bras une immense branche d’arbre qu’il portait dans sa chambre.

Puis, de l’orage, nous étions passés à une crise institutionnelle.
Car certains d’entre nous refusaient de laisser entrer une branche d’arbre dans le service. Ils nous rappelaient l’hygiène hospitalière, le règlement dont, au fond, je ne savais pas vraiment quelles étaient les recommandations ou consignes à propos de ce sujet végétal. Et puis ils évoquaient la sécurité.
On ne peut quand même pas laisser ça dans sa chambre! Vous imaginez pour l’hygiène? Et puis il pourrait faire du mal à quelqu’un ou à lui-même avec ça!” avait dit une collègue

Il est vrai que je n’avais jamais vu de branche de cette taille dans un service de soin. Quelques pâquerettes ramassées dans le jardin parfois, un trèfle à quatre feuilles fièrement arboré, une plante abandonnée et agonisante dans son pot desséché peut-être, mais jamais de branche d’arbre gigantesque.
Il faut dire que notre patient pouvait parfois paraître “original”, comme certains le décrivaient. Monsieur S. souffrait d’une schizophrénie évoluant depuis de nombreuses années. Il était isolé du reste du groupe, parlait peu, mais passait beaucoup de temps dans le jardin. Ce petit endroit de verdure qu’il chérissait était le lieu où nous le trouvions toujours. Il parlait aux oiseaux auxquels il laissait chaque soir quelques morceaux de pain, et aux arbres qu’il enlaçait parfois.
Et ce soir là, il avait décidé de ramasser cette branche arrachée par la tempête et bien plus grande que lui pour la ramener dans sa chambre.

Ruisselant, ma blouse collée à la peau, et mes chaussures couinant à chaque pas, j’avais suivi mon collègue bien décidé à reprendre l’objet non hygiénique et dangereux. Mais Monsieur S., peu bavard qu’il était, savait s’affirmer. Et non, pour lui il n’était pas question de rendre la branche qui trônait contre le mur, semblant fière et moqueuse, nous narguant nous et notre règlement.
Épuisé et encore sidéré après la violence de l’orage, j’étais perdu. Que devais-je faire? Quelle devait être ma position? Qui devais-je suivre? Mon collègue décidé? Les autres plus hésitants? Mais était-ce là l’urgence après que tout le service ait été submergé par les eaux? Ne devions-nous pas plutôt prendre plus de temps pour échanger à ce sujet en équipe? L’orage nous emportait-il nous aussi dans l’abîme?
J’étais perplexe, comme absent et, à nouveau, loin du tumulte je m’évadais. Je reprenais le train dans les vallées enneigées du Massif Central. Bercé par le roulis du wagon et le claquement des roues sur les rails, je tenais en équilibre et laissais mes doigts dessiner des nuages, des vagues et des îles sur la buée de la vitre. Sur une île, il y avait un palmier. Au dessus, un nuage et la pluie, douce et bienvenue. J’ajoutais alors un petit homme sur le sable. Ce petit homme, c’était moi qui courais sous la pluie légère et rafraîchissante, loin de toute tension, de toute canicule, de tout orage. Puis un dauphin, un bateau aussi, avec une voile, et enfin un soleil souriant et chassant les nuages.

Quand soudain, ma vieille collègue Germaine, m’avait extirpé de mon île, où j’étais pourtant si bien, pour me ramener à la réalité, mon corps ruisselant, mes pieds inondés, mon collègue essayant de reprendre la branche coupable…
Après la pluie vient le beau temps paraît-il. Ce soir là, après l’orage, puis la discorde, était venue Germaine.

Nous l’avions suivie jusqu’au poste de soin où elle nous avait expliqué:
Chers collègues… Monsieur S. est distant, “à part” et difficile d’accès. Ainsi, l’évaluer n’est pas simple. Mais nous devons chaque jour, et à chaque instant, continuer d’essayer de créer du lien avec lui. Du fait de sa pathologie, il n’est pas toujours accessible à nos mots. Alors utilisons notre simple présence, notre regard, ou même à l’inverse, une distance respectueuse, des silences, un “laisser faire”... Pour ne pas le brusquer, être intrusif ou gênant. Et tout de suite, nous allons peut-être devoir “laisser faire” pour ne pas compromettre le lien à défaut de le créer.
Pourquoi cette branche d’arbre vous inquiète-t-elle tant? Est-elle plus dangereuse qu’un pied de chaise ou qu’une fourchette? Est-elle plus sale et à risque de perturber l’hygiène hospitalière que les chaussures avec lesquelles nous marchons dans le jardin?
La question est plutôt de savoir pourquoi Monsieur S. tient tant à cette branche. Peut-être a-t-elle un sens dans le contexte de sa maladie… de son histoire...
Et quand bien même… Si ça lui fait plaisir… Est-ce si grave? Et si “laisser faire” était une marque d’attention, de respect?”

Encore une fois Germaine avait raison, et l’ensemble de l’équipe était d’accord avec elle. Ainsi, nous avions laissé sa branche à notre patient. Nous la contournions même en faisant le ménage. Il l’a gardée plusieurs jours durant sans que nous ne comprenions vraiment pourquoi, puis un jour, après qu’elle ait perdu toutes ses feuilles, il l’a déposée au pied de l’arbre meurtri. Et l’histoire de la branche s’est arrêtée là, tout simplement, sans heurt ni propagation d’une quelconque épidémie végétale.

Si cette branche ne nous a pas permis de créer du lien avec Monsieur S., respecter son choix nous a permis de ne pas le perdre. Et c’est là l’essentiel.

Depuis, je repense souvent à cette branche. Je repense aussi à mon palmier sur son île déserte, et me dis que si un jour une tempête venait à emporter une de ses branches, j’aimerais qu’elle soit recueillie par Monsieur S.

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(Évidemment toute ressemblance…!!!)