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mardi 25 janvier 2022

La salive

 

 
Un jour que je marchais le long du vieil hôpital psychiatrique, je fus le témoin ébahi d'une bien étrange affaire.

Un vieil homme voûté, sur le pas de l’entrée, agrippé d’une main à la haute barrière ouverte, tremblant de tout son corps, semblait lutter de toutes ses forces pour ne pas s’effondrer. Il faisait peine à voir. Ses haillons déchirés, ses longs cheveux gris parsemés et en désordre, sa barbe de cent ans et son corps tout entier penché dangereusement vers l'avant, à se demander comment diable il pouvait encore tenir debout, lui donnaient un air de mendiant. Ou alors d’ivrogne. Ou peut-être des deux.
Ses propos étaient incompréhensibles, incohérents, il maugréait, jurait, râlait comme un vieux fou voulant s'échapper de l’asile, pourvu qu’il n’y parvienne pas, nous serions en danger.

Mais ce qui me frappa, et me fascine encore aujourd'hui quand je repense à ce jour-là, plus que son apparence étonnante, c'était les oiseaux.

Ils l’encerclaient, si nombreux que je n'aurais pu les compter. Il y en avait au moins cent, peut-être même deux cents, à virevolter, tournoyer, tourbillonner autour de lui. Entre les cris du vieillard et le vacarme des bêtes, c’était une scène ahurissante à laquelle j’assistais.
Quand soudain, tous ensemble et d’un même mouvement, les oiseaux se posèrent à ses pieds. Puis suivit le silence, durant de longues minutes. Enfin, l’homme tremblant et penché se tut, figeant avec lui l'incroyable tableau devant moi.

Plus qu'inquiet mais irrésistiblement attiré, je m'approchai lentement.
Diable… ces oiseaux étaient des vautours.

J'étais maintenant terrifié mais je ne pouvais fuir, car le pauvre homme m’attirait autant qu’il m'inquiétait. Lui, le dos toujours courbé, accroché à sa grille, semblant ne pas les voir, tourna les yeux vers moi.
"Qu'est-ce qui t'inquiète autant mon garçon? Je sens ta peur à plein nez! Elle traverse mes vêtements jusqu'aux pores de ma peau. Tu sembles reculer, pourtant tu viens vers moi."

J’imaginais une voix rugueuse, comme venue d'outre-tombe, d'un ivrogne ou d'un ours, mais elle était fluette, éraillée et tremblante comme son corps fatigué. Cet homme était troublant et sa bizarrerie angoissante. Souhait-il s'échapper, allait-il m’agresser, était-il dangereux?
Puis, comme s'il avait lu dans mes pensées, par je ne sais quelle malice, il avait continué.
"As-tu donc peur d'un vieux fou qui divague et ne tient pas debout?
Mais tu sais, en réalité la question que tu dois te poser n'est pas celle-là. Tu ne me connais pas. Malgré ma peine, peut-être imagines-tu que je puisse être un fou dangereux comme on le lit ou entend parfois dans quelques bas journaux, c'est pourquoi tu me crains, comme on craint le chien qui peut mordre, sans jamais s'interroger sur les raisons de cette morsure.
Maintenant observe-les bien ces vautours, regarde ce qui coule, oui ce qui coule d'eux! Et interroge-toi vraiment, pose-toi la bonne question, pourquoi diable as-tu plus peur de moi que de ces charognards?
"

Sidéré, j'obéis et vis la salive.

Elle coulait de leur bec affamé, ruisselait de leur gueule, comme un torrent de boue prêt à engloutir la vallée, prêt à dévorer ses âmes.
Car évidemment oui, tous autour attendaient, patiemment, les yeux exorbités, tous les muscles bandés, les mâchoires frémissantes, les serres pressées et les griffes implorantes, que chute enfin le vieil homme, que vienne enfin le banquet et que sonne enfin la grande heure du festin. Que dis-je le festin, les milles festins, car après le fou dangereux, ce sera tout l’asile, sa chapelle, ses médecins, et puis pourquoi s’arrêter là, mangeons-les tous, ces malades, les déments, les furieux, les psychotiques, les dépressifs, engloutissons leurs cicatrices, leur maladie, leur passé, leur histoire et peu importe s’ils sont fragiles et vulnérables, d’abord victimes ou quoi que ce soit. Qu’ils hurlent et qu'ils pleurent!
Peu importe, de notre salive, nous les noierons tous.

Alors, un frisson traversa tout mon être. Non, c’était plus fort, c’était un choc, une secousse.
Puis le vieillard lâcha la grille et s’effondra lourdement sur l’asphalte devant le vieil et noble hôpital. La horde de vautours s’élança instantanément sur le corps enfin offert à leur férocité. Il piquèrent, plantèrent, déchirèrent et arrachèrent tout de sa personne sous mes yeux soudainement impavides.
J’eus à peine le temps de croiser les siens une dernière fois, de voir se dessiner sur son visage un sourire désolé puis de lire sur ses lèvres ses quelques derniers mots.
Je suis navré pour toi mon garçon…

Quand soudain, à la commissure de mes propres lèvres, je sentis couler la salive.

#stigmatisation #psychiatrie #santémentale

samedi 13 février 2021

Le chalet

 

Il était une fois, (épisode 48), un jour, en psychiatrie, le chalet.

"Construis un chalet, Christophe, sois toi-même un chalet !"

Ce jour-là, ce furent les derniers mots de ma vieille collègue Germaine, infirmière psychiatrique, architecte d’un jour.
Je me souviens.

La neige tombait dru depuis des jours et nous grelottions tous dans le service. Le système de chauffage vieillissant ne permettait aucun réchauffement suffisant. Aussi, habillés de vestes et doudounes épaisses et colorées par-dessus nos blouses blanches, les soignants frigorifiés que nous étions se confondaient avec les patients tout autant enveloppés de nombreuses couches de vêtements. Seul le blanc de nos pantalons venait signifier notre fonction soignante.
Le service était calme. Peut-être le paysage flou et laiteux derrière les grandes vitres embuées avait-il quelques vertus apaisantes. Les patients discutaient entre eux, avec nous, jouaient aux cartes, regardaient une vieille série américaine à la télévision, s'assoupissaient dans leur chambre ou, pour les plus courageux, se risquaient à sortir fumer une cigarette dans le jardin. Lentement, le temps s’étirait, chacun vaquait à ses occupations, une douce torpeur inondait paisiblement les lieux.

Et soudain, cela s'était produit.

Comme un murmure d'abord, discret, juste un frémissement, presque inaudible, invisible. Puis, très vite, un plus fort, plus fort encore, jusqu’à l’agitation. Mais une agitation délicate, heureuse, une sorte d’exaltation qui rapidement s'était diffusée, propagée des uns vers les autres, en quelques secondes à peine, et la plupart des patients s'étaient regroupés en un même lieu. Du silence, ou d’un discret bourdonnement, étaient venus le brouhaha puis la clameur enfin.
J'observais cela depuis le poste de soin où j'écrivais mes transmissions du jour. Je voyais chacun, l'un après l'autre, l’un avec l’autre comme attiré par une force mystérieuse, rejoindre le groupe grossissant. Même les fumeurs désormais irrésistiblement attirés jetaient leur cigarette en cours et accouraient vers l'intérieur.
À quoi donc était due cette attraction fascinante qui invitait les patients à converger d'un même pas, ensemble et tout sourires vers le réfectoire à une heure portant loin d'un repas ?

À mon tour alors, moi-même emporté par une frénésie curieuse, comme un enfant un matin de Noël, j'allais, impatient et fébrile, découvrir la magique raison de cet empressement général.

Ce que j’avais découvert m’avait enchanté et interrogé à la fois.
Car Germaine servait à tout-va lait ou chocolat chaud, tisane ou café à qui en voulait, par litres, par carafes, par rivières. Je la savais habituée aux entorses au règlement du service, elle a toujours tendance à s’affranchir des règles et autres protocoles qu’elle adapte à sa guise, pour le bien des patients. Mais là, tout de même, ces torrents de boissons chaudes n'étaient plus un écart, mais une extravagante incartade.
Devant le sourire radieux des patients qui n’en demandaient pas tant, j’étais évidemment ravi. Mais immédiatement aussi, j'étais inquiet. Qu’en était-il des règles de l'institution qui précisent sans aucun doute possible les heures fixes prévues de distributions des repas ou autres collations? Sans parler du budget alimentaire qui dès lors était sérieusement entaillé ou des règles diététiques qui devaient s’en retourner je ne sais où... Comment pourrions-nous justifier une telle transgression du cadre établi?
J'étais touché par son geste bienveillant, certes, mais bien plus encore sidéré et terrifié par cette décision que je n'aurais pas osé prendre.

Je l'observais, ébahi, remplissant tasses et gobelets, riant de bon cœur avec ses hôtes du moment. Germaine, fidèle à elle-même, ne se souciait de rien d'autre que du bonheur procuré par cette chaude surprise offerte à tous nos patients en cette froide journée.
Consciente de mon trouble, plus tard, elle m'expliquait.

"Christophe, es-tu un jour parti en vacances d'hiver à la montagne? Te souviens-tu de la chaleur de la cheminée d'un chalet, le soir quand la nuit tombe?"


Je ne comprenais pas le lien avec notre indiscipline du jour que je regrettais sans fin, en complice passif. Mais oui je me souvenais. La soudaine chaleur qui gagne le corps tout entier, l’immédiat sentiment de bien-être, de plénitude, puis la convivialité, les moments de partage, où chaque minute se savoure, en un lieu et un temps suspendus, finalement l’essentiel et simple bonheur. Comme une parenthèse, un instant de répit.

Où dehors tout est froid, où dedans tout est chaud.

"Nos patients traversent une épreuve difficile” avait-elle continué. “Ils sont hospitalisés loin des leurs, en proie à de multiples troubles, parfois angoissants, effrayants. Pour ainsi dire, ils traversent une épreuve, ne l’oublions pas. Et ceci, même s'ils peuvent nous paraître détendus ou sereins. Si nous sommes à leurs côtés pour prendre soin d’eux dans les moments difficiles d’aujourd’hui, ne devons-nous pas aussi prévenir les heures difficiles de demain?
Aussi, pour préparer un demain que nous espérons plus serein, créons dès maintenant un bon lien de confiance et un univers apaisé. Ce service improvisé de boissons chaudes va dans ce sens. Il crée du lien entre eux, et entre eux et nous. Mais aussi une ambiance détendue, rassurante et chaleureuse dans laquelle naît  ou se maintient un apaisement de l'esprit qui peut être durable. Alors certes, oui, ce que je viens de faire est un écart au cadre si on le considère comme strict et intouchable.
Mais si dans une balance tu devais comparer le poids de cet écart au poids des bénéfices attendus en termes de mieux-être pour aujourd’hui et demain, ne ferais-tu pas en conscience cet écart finalement bien minime? Ne déciderais-tu pas de rendre ce cadre plus souple, de l'adapter parfois pour favoriser ton lien avec les patients, améliorer leur humeur, et réduire ainsi les risques de tension naissante dans leur esprit et votre relation?
La chaleur, Christophe, la chaleur… la chaleur d’une boisson, d’une cigarette, d’une main sur l’épaule, la chaleur humaine... nous devons amener de la chaleur, dans le service, dans nos échanges, dans les cœurs.
Comme le chalet réchauffe les voyageurs transis de froid.

Qu'il neige, qu'il pleuve, qu'il vente ou que la canicule s'abatte soudain sur nous, apporte de la chaleur. Par n'importe quel moyen,et tout le temps. Car tout ce qui apporte chaleur et réconfort est un vaccin contre toute forme de tension.
Alors fais de ce service un chalet, Christophe, construis un chalet, sois toi-même un chalet.
"

Dehors, la neige tombait dru. Mais nous ne grelottions plus.
Germaine, ma chère vieille collègue infirmière, avait adapté le cadre pour nous réchauffer tous.
Je ne sais pas si un jour je saurai construire un chalet. Mais j’ai trouvé le mien, le nôtre, et il s’appelle Germaine.


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(Évidemment toute ressemblance…!!!)

samedi 24 octobre 2020

Mon Dieu qu'elle est belle...

Mon Dieu qu'elle est vieille, et pourtant qu’elle est belle, posée là sur le drap.

Sa peau diaphane se perd dans la blancheur des lieux et mon esprit se perd dans la froideur du jour. À quelques mètres d’elle, l’infirmier que je suis observe les détails d’une usure délicate.
Dans chacune de ses rides, je devine le labeur, les épreuves et la peine, les années ou les siècles. Là un pli, un repli, vont de droite et de gauche comme les ondulations d’une rivière sinueuse, comme les longs lacets d’un chemin de montagne. Les stigmates nombreux, empreintes du passé, témoignent des malheurs, des chutes et des luttes d’une vie agitée. Enfin dans chaque courbe se dessinent les étreintes, les soirées passionnées et les moites caresses.

Elle est là, vieille et lasse, belle et nue sur le drap.
Je suis là, tout près d’elle, et suffoque en silence sous ce blanc tout autour. Sur le lit, sur les murs, sur la table, au plafond, sur ma blouse et mon masque.
Même le ciel est blanc, même l’instant est blanc. Pas un blanc chaleureux, pas de neige éternelle, ni de fleur de printemps. Un blanc froid et glacé, aveugle et assassin. Un blanc comme un virus qui tue insidieusement et force à s’éloigner.

D’elle je ne sais rien. Qui a-t-elle touché, ou seulement effleuré? Une sœur, des amis, des enfants dans des parcs, des danseurs hésitants, des amoureux transis? Et qu'a-t-elle porté? Des poids trop lourds pour elle, des espoirs impossibles, un mourant, un bébé? Je l’imagine douce, serviable et généreuse, soulageant les blessures de gamins turbulents, balayant quelques larmes de cœurs adolescents, offrant tout son soutien aux vieillards fatigués.
Pourrai-je un jour savoir quelle a été sa vie?

Dans la chambre d'hôpital, il y a elle posée là, offerte et vulnérable, il y a moi impuissant, si proche et bien trop loin. Je voudrais la serrer, la tenir, la sentir ou juste m’approcher. Mais un mal invisible m’en empêche aujourd’hui. Dans la chambre d'hôpital, il y a elle, il y a moi, cette folle distance, cet abîme insensé.

Il suffirait pourtant de quelques pas seulement pour doucement l’étreindre. Mais c’est une journée noire dans un blanc étouffant. Je ne suis plus moi-même, menotté, muselé, derrière un masque en toile. Comment la protéger, la réchauffer enfin, si je ne peux avancer et m’asseoir tout près d’elle?
Juste avant de partir, je me retourne et jette un ultime regard pour la toucher des yeux, une dernière fois.

Qu’elle est vieille cette main, posée là sur le drap.
Mais mon Dieu qu’elle est belle.

mardi 14 avril 2020

Le masque et la chute


Il était une fois, (épisode 47), un jour, en psychiatrie, le masque et la chute.

Mon nez me démange, l'élastique de ce fichu masque chirurgical cisaille lentement l'arrière de mes oreilles meurtries et je ne respire plus. La journée est encore longue et bientôt, assurément, je vais m'évanouir.
En attendant l’inévitable chute, je sors urgemment fumer une cigarette dans le jardin du service, honteux prétexte pour retirer cet instrument de torture étouffant. Car ce n'est pas tant de nicotine dont j'ai besoin, mais plutôt d'oxygène.
J’étouffe. Aussi, avant de tomber en syncope, je tombe le masque.

De l'extérieur, j’entends au loin le brouhaha de quelques patients regroupés dans la salle de télévision. Depuis des semaines, les images de la pandémie tournent en boucle sur le petit écran. On y voit des services de réanimation saturés, des joggeurs improvisés, des magasins fermés, des applaudissements le soir, des hôpitaux qui souffrent, des morts par milliers. On y entend aussi les rappels incessants des mesures barrières nécessaires pour freiner la progression du virus.
Actuellement, dans notre service de psychiatrie, l'atmosphère est étrange. La vie tourne au ralenti, comme dans un film catastrophe après le tsunami. Les rescapés, hagards, vont sans but dans les rues dévastées, marchent un temps puis s'assoient sur un banc épargné. Chacun se croise sans un mot, les regards sont appuyés, emplis de compassion, de crainte et d'interrogations.
"Que s'est-il passé? Comment vont mes proches? Et que vais-je devenir si une deuxième vague ne m'emporte pas avant?"

Quand un cri retentit. Je bondis en rajustant le masque sur mon nez. Tant pis pour l'oxygène, l'urgence est ailleurs.
Devant la télévision, deux patients enlacent presque tendrement un troisième. Comme s’ils s’appuyaient sur leurs propres expériences, ils rassurent Monsieur R. Les angoisses de ce jeune patient schizophrène hospitalisé sous contrainte sont majeures. Il est pris de panique pour je ne sais quelle raison et s'agite fortement en me voyant entrer dans la pièce.
"Mais pourquoi il a un masque lui? Qu'est-ce qu'il y a derrière? Il veut me tuer??"
En cette étrange période, seuls les soignants portent un masque dans le service. Cette disparité peut créer, chez certains, incompréhension et angoisse. Et, devant moi, Monsieur R. est effrayé. Il ne m'entend pas, se débat et tente de s'extraire de l'emprise protectrice des patients qui l'enserrent. La peur que je lis dans ses yeux, grandissante à mesure que j'approche, me terrifie. Et je crains qu’il ne puisse être maintenu bien longtemps.

Les secondes passent et la situation m'échappe. Je suis désormais à l'origine de son affolement. Il ne reconnaît plus le soignant que je suis derrière ce masque opaque. Que dois-je faire maintenant? Insister, rester près de lui et tenter de trouver des mots que je ne trouve pas au risque de le voir s'agiter plus encore, se blesser lui ou un autre, même involontairement?  Partir mais alors l’abandonner?
Mon cerveau sous-oxygéné à cause de ce satané masque asphyxiant ne sait plus. Je suffoque et vais bientôt paniquer. Mais subitement mon esprit me projette curieusement, sans que je ne comprenne pourquoi, des années en arrière.

J'ai quinze ans. Je viens de tomber, tout habillé avec un lourd sac à dos, dans les rapides d'une rivière qui m'emporte. Prisonnier du torrent et de ses intenses remous, je suis aspiré vers le fond et je coule.
Je suis en apnée, ne maîtrise plus rien et ne fais que subir des chocs innombrables et violents contre les rochers sous l’eau glacée. Après d’interminables secondes, je suis projeté vers la surface dans une zone plus calme où j'essaie rapidement de reprendre mes esprits. Pendant cet instant de répit, je ne pense qu’à sortir au plus vite de cet effroyable enfer avant que les eaux ne me submergent à nouveau. Tentant de rester à flot malgré mes blessures et le poid écrasant de mon sac et de mes habits trempés, j'utilise mes dernières forces pour rejoindre la rive. Puis, hagard et sidéré, je marche sans but avant de me tourner vers la rivière assassine.
"Que s'est-il passé? Comment vont mes proches? Et que vais-je devenir si une deuxième vague ne m'emporte pas avant?"

Quand soudain la douce voix de Germaine, ma vieille collègue infirmière venue à mon secours, m'extrait de ma rêverie.
"Que se passe-t-il Monsieur R.? C'est Christophe qui vous inquiète avec son masque? C'est vrai qu'il fait peur n'est-ce pas?" lui demande-t-elle avec un large sourire bien visible après avoir enlevé son masque. Elle parvient ainsi à entrer en contact avec lui et l'emmène marcher dans le jardin où ils parlent longuement tous les deux, à visages découverts sans masque en cet instant instable et si particulier, jusqu'à l'apaisement.
Masqué pour ma part, je reste sans air et sans voix. Avec cette question lancinante dans ma tête. Aurais-je pu ou dû moi aussi ôter mon masque, et ce malgré les risques inhérents en cette période virale?

Plus tard elle m'explique.
"Christophe, il n'est pas question de remettre en question la nécessité du masque et des gestes barrières en cette période virale dangereuse. Nous devons appliquer ces mesures contraignantes mais essentielles pour la sécurité de tous.
Mais que doit-il en être quand l'heure est à la crise?
En psychiatrie, nombre de nos patients sont particulièrement sensibles à cette crise pandémique anxiogène et ont d'autant plus besoin d'être accompagnés et soutenus. Chaque jour nous créons et entretenons avec eux un lien fort de confiance sur lequel ils peuvent s'appuyer. Nos outils sont, tu le sais bien, notre présence, nos mots, notre voix, mais aussi nos mains quand nous les posons sur leurs épaules, ou encore nos regards, nos sourires.
En ce moment, les mesures barrières viennent directement impacter ces outils, notre lien et donc angoisser fortement certains de nos patients… car ces mesures gênent nos mains et masquent nos visages. Mais c’est un mal nécessaire car vital. Alors, nous les respectons et nous adaptons au quotidien en cherchant des alternatives pour créer ce lien chaleureux autrement. Oui, en ce moment et d’une certaine façon, il nous arrive de bricoler.
Malheureusement, la souffrance psychique ne se satisfait pas toujours des directives et des bricolages… parfois, seule compte l'authenticité du lien. Se pose alors la question, surtout quand vient la crise, du rapport entre le bénéfice et le risque.
Laisse moi te donner un exemple. Si une personne sur une échelle s’apprête à tomber en arrière, vas-tu la laisser tomber ou te précipiter pour la sauver même si alors tu ne pourras plus respecter la distanciation barrière conseillée?”


Devant mon regard perdu, je crois deviner le sourire de Germaine caché derrière son masque. Fut un temps où elle aurait délicatement pris ma main, ce qu’elle se garde de faire en reprenant son propos.
“Est-il plus risqué de retenir la personne en la prenant dans tes bras en cette période de contagion ou de la laisser tomber en arrière en restant à distance?
Deux de nos patients ont choisi de protéger Monsieur R. en l’enlaçant malgré nos consignes de distance, peux-tu leur reprocher?
Certes cet exemple d'échelle est extrême. Mais n’est-ce pas le propre de la crise que d’être elle-même extrême?
Dans notre situation, en gardant nos masques, nous prenions le risque de suites incertaines et particulièrement inquiétantes chez ce jeune homme désorganisé qui s’apprêtait à tomber. Le pire pouvait être envisagé. L’agitation, l’auto ou l'hétéro-agressivité, des blessures, peut-être graves, ou que sais-je encore... En pesant les bénéfices et les risques, j’ai retiré mon masque seulement quelques minutes tout en restant à distance physique, pour entrer en contact avec lui, pour qu’il me reconnaisse en tant que soignante à travers mon visage tout entier, le plus vrai et réconfortant possible, et pour le retenir avant sa chute.
En fait, Christophe, j’ai essayé de faire au mieux. Ou peut-être au moins pire.”


Et je comprends enfin. À nouveau Germaine a raison.
Les risques, les bénéfices, le mieux ou le moins pire.
Puis, encore je replonge dans l’eau glacée de mes quinze ans et me souviens. Ce qui m’a sauvé, c’est le court instant de répit offert par la rivière qui m’a permis de reprendre mes esprit. À bien y réfléchir, Germaine a été l’instant de répit de Monsieur R. en cette période troublée. Juste avant de tomber, il a pu s’appuyer sur elle comme je m’étais appuyé sur la rive.
Et respirer enfin une grande bouffée d’oxygène.


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(Évidemment toute ressemblance…!!!)

#psychiatrie

vendredi 31 janvier 2020

Le manteau



La nuit tombait lentement sur la vieille ville.
Et déjà, dans les chaumières, on tirait les rideaux, on fermait les verrous, on faisait taire les enfants. Des regards inquiets, cachés derrière les voilures, scrutaient les ruelles sombres, seulement éclairées par quelques lampadaires fatigués. Chacun était à l'affût, d’un bruit, d’une anomalie, d’une silhouette inquiétante.

Car depuis plusieurs jours, le malheur semblait s'abattre sur la cité. Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur. Immense, habillé tout en noir. Malgré notre veille de chaque instant, nous ne parvenions pas à surprendre l’homme en noir, mais nous savions d’où il venait.
Car en haut, sur la colline, derrière les grands chênes, se dressait, majestueux et terrifiant, l’asile.

Ses hauts murs empêchaient de voir ce qu’ils cachaient, mais lorsque le vent soufflait en direction de la vallée, certains disaient entendre un grondement. Comme celui d’une bête essoufflée. Ou un gémissement. Comme celui d’une bête affamée.
Les rares qui avaient osé s’approcher du sinistre bâtiment étaient revenus terrifiés par le courant glacial qui les avait traversés. Il se disait que c’était le souffle froid des dangereux insensés retenus derrière le mur d’enceinte. Aussi, on ne s’en approchait pas, on restait loin, on empêchait même les enfants d’en parler.

Mais après la nuit, c’était la neige qui tombait dru maintenant. C’était à peine si l’on pouvait distinguer, derrière son épais rideau blanc, la chaussée, les pavés, les passants perdus, effrayés, offerts à la malédiction s’ils ne couraient pas chez eux assez vite. Chacun sentait l’imminence d’un sombre événement.
Car nous le savions tous, les fous étaient entrés dans la ville. Et les ténèbres avec eux.
Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur.

Et soudain il était apparu.
Le garçonnet n’avait pas menti. Immense et vêtu de noir, le dos courbé, l’homme avançait, lentement, grognant, terrifiant. Mais vers quelle funeste besogne? Quelle femme, quel enfant, quel animal allait-il emporter?
Alors, comme portés par l’instinct de survie, la colère et l’espoir de mettre un terme au fléau, et encouragés par un signal inconscient et commun, nous avions tous jailli, sans même prendre le temps de nous vêtir chaudement, et fondu sur lui, armés de bâtons, de pelles ou de nos seules mains, prêts à tout.
Jusqu’à ce que, le reconnaissant, nous nous figions.

Il était l’un des nôtres. Nos parents connaissaient ses parents, nous avions foulé avec lui les mêmes bancs de l’école, joué aux mêmes jeux dans la cour de récréation. Certes, il était différent, lointain et inaccessible, parlait souvent seul, ou aux arbres, riait sans raison, mais il était l’un des nôtres. Souffrant depuis des années d’une vie tourmentée, il avait plusieurs fois séjourné quelques temps à l'hôpital qui l’accompagnait dans les périodes difficiles.
Incapable de la moindre violence, il vivait en marge, mais à nos côtés, et était apprécié comme tous les enfants du village que nous étions tous.

Armés de bâtons, de pelles et de nos mains, nous l’encerclions, paralysés, saisis par notre méprise. Le temps semblait suspendu. La neige tombait toujours dans un silence d’hiver. Nous pouvions presque entendre les battements de nos cœurs.
Lentement, il avait relevé sa capuche et nous avait regardé, les uns après les autres, un grand sourire aux lèvres.
Mais qu’est-ce que vous faites là sans manteau? Il fait froid! Vous êtes fous?

Puis, le dos courbé, sous son manteau noir, blanchi de neige, il avait continué son chemin.
Nos manteaux, plus sombres encore que le sien, étaient ceux de la peur et de l’ignorance qui nous avaient insidieusement enveloppés.

Un chien avait disparu, les poules ne pondaient plus, un enfant avait vu un monsieur.
Et les fous c’était nous.


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Merci à l'association "Comme des fous" pour son invitation à écrire les quelques lignes suivantes...
Elle milite activement pour "changer les regards sur la folie et les difficultés psychiques"...
Alors, ensemble, déstigmatisons!
Le blog "Comme des fous" est à voir ici :

jeudi 30 janvier 2020

En attendant la prochaine partie de ping-pong...


L'heure était à la défiance, au doigt pointé, aux adolescents derrière lui et lui contre moi.
Pourtant, tout était si calme l'instant d'avant.

Jules, un adolescent hospitalisé dans le service de pédopsychiatrie, était dans une grande souffrance autodestructrice. Les nombreuses scarifications sur ses avant-bras en étaient le signe évident.
Méfiant, il construisait des murs contre lesquels nous nous heurtions, et derrière lesquels nous percevions un vide sans fond. Chaque jour, nous tentions de tisser un début  de lien avec lui, en vain. C'était seulement avec les autres adolescents qu'il semblait à son aise.

Mais, était-ce le début de cette nouvelle année? Les jours qui s'éclaircissent enfin?
Cet après-midi là, Jules avait soudain ouvert une brèche dans sa muraille et s'était confié à moi, à l'occasion d'une simple partie de ping-pong. Sans prévenir, il avait évoqué son père en prison depuis des années, sa mère peu présente, la violence de la vie et son désespoir. Ainsi, pendant près d'une heure, suspendue dans le temps, nous avions parlé tous les deux. Puis, sa poignée de main avait été appuyée, confiante et reconnaissante, et ses derniers mots facétieux et bienveillants pour le pathétique pongiste que je suis.
Enfin nous étions liés. Du moins, je le croyais.

Car subitement vint le chaos. Le soir même, Jules, en meneur de groupe, guidait la mutinerie.
"Y en a marre de toi!" hurlait-il.

Comment le sympathique jeune homme du ping-pong était-il devenu celui qui me menaçait? Comment devais-je réagir? Comment regagner calme et respect sans attiser les tensions? Je me noyais dans une mer de questions dans mon esprit perdu quand Germaine, ma vieille collègue, venait à ma rescousse.
"Laisse le faire Christophe, ne réponds pas.
Jules est un adolescent qui cherche encore qui il est. Il n'est pas le même seul avec toi ou sein du groupe. Laisse le trouver sa place auprès des siens sans réagir à ton tour au risque de l'humilier devant eux.
Tu es le soignant, il est le patient. Tu ne dois ni le juger ni l'éduquer, ton devoir est de l'accompagner dans cette difficile période. Pour cela, aujourd'hui, absorbe son agressivité et efface-toi pour l'aider...
"

Ainsi j'avais laissé faire, pour que résiste notre lien, pour qu'encore il puisse se confier, plus tard, seul avec moi et loin des autres.
Germaine avait encore une fois raison, car le mur souple que j'avais construit à mon tour pour absorber ses attaques nous avait protégé lui et moi, en attendant la prochaine partie de ping-pong.
Nouvelle parue dans L'infirmière Magazine numéro 412 de Février 2020.



samedi 9 novembre 2019

"Et tu verras l'invisible..."



D'abord, la gêne s'était installée au niveau de mon cou. Puis, lentement, elle avait gagné le dos. Comme des fourmillements. Légers mais obsédants, comme une alarme discrète, un appel à la vigilance alors qu’on ne repère aucun danger, comme une énigme indéchiffrable.
L'instant d'avant, je souhaitais bonne nuit à Monsieur G. que je connaissais bien. Ce patient souffrant d'un trouble de la personnalité limite venait régulièrement aux urgences psychiatriques après des tentatives de suicides récurrentes. Rassuré d’être pris en charge à l’hôpital, il semblait ce soir-là aller mieux, plaisantait allègrement et s'apprêtait à passer la nuit dans le service avant son transfert le lendemain dans un établissement spécialisé.

Non, aucun danger, tout allait bien. La nuit recouvrait lentement la ville de son voile orangé, et sa relative fraîcheur apportait enfin un doux répit à nos corps usés par la canicule de juillet. Le service était calme et la télévision chantait Bénabar devant quelques patients détendus.

Tout allait bien. Et pourtant, la gêne allait maintenant jusqu'au creux de mes reins, de plus en plus oppressante, comme une sirène hurlante et incompréhensible.
Je connaissais cette sensation gênante. C’était celle qui d’abord chuchote "Attention quelque chose ne va pas…" avant de le crier. Celle qui fait battre le cœur dans une étroite rue sombre la nuit, qui fait lever les yeux quand approche l'orage, crispe et fige les muscles juste avant que ne claque le tonnerre puis fait fuir bien trop tard, quand la pluie tombe déjà.

Puis soudain la panique, les jambes tremblantes, la chair de poule, les frissons. Pas d'orage ni de rue sombre mais désormais le visage de Monsieur G. qui s’imposait à moi, trop souriant, trop rassurant, trop inhabituel.
L'évidence était là devant moi, il allait au plus mal malgré ses sourires et la gêne c’était lui.
J’avais alors couru et trouvé mon patient passant un lien autour de son cou, dans le silence orangé d’une douce nuit d’été.

Christophe, c’est parce que tu connais parfaitement Monsieur G. que tu as été alerté par un signe indéfinissable et a priori imperceptible. C’était ton intuition… Seuls ceux qui sont proches de leurs patients sont sensibles à l’imperceptible.” m'avait expliqué ma vieille collègue Germaine. "Accompagne-les au plus près, créé du lien, et tu verras l'invisible…"

Germaine avait raison. N'est-ce finalement pas là le cœur du métier de soignant, avant que tombe la pluie, créer du lien pour voir l'invisible? 
Nouvelle parue dans L'infirmière Magazine numéro 409 de Novembre 2019

vendredi 30 août 2019

La branche





Il était une fois, (épisode 46), un soir, en psychiatrie, la branche.

La canicule de ce terrible été nous épuisait tous, patients et soignants. Nous luttions contre la fonte, de nos corps, de nos esprits, terrassés sous une chaleur de plomb. Chaque mouvement était une souffrance, chaque effort de pensée un calvaire. Alors, à la recherche utopique d’un air plus clément, nous errions lentement, traînant lourdement nos pas dans le service, d’une pièce surchauffée à une autre, du poste de soin étouffant au jardin desséché.
Avachi dans le jardin sur une chaise brûlante, j’attendais que viennent le soir, la nuit, la douceur, le répit.
Heureusement, le service était calme et je pouvais patienter sans me soucier d’une quelconque agitation qui, en ces conditions extrêmes, aurait épuisé mes dernières particules d’énergie. Assommé, je m’évadais dans le passé, vers de lointaines vacances d’hiver, quand j’étais enfant. Mais plus que de neige ou de luge, je me souvenais surtout des trains froids arpentant la montagne. C’était l’époque des vieux trains, bruyants et bringuebalants, et des compartiments d’antan. Dans les longs couloirs, je m’amusais à tenir debout sans m’agripper aux parois malgré les mouvements saccadés du wagon. Puis, je soufflais sur les vitres derrière lesquelles défilaient les paysages blancs, et laissais sur la buée mille traces de doigts et parfois quelques dessins.

Plongé dans ces souvenirs de fraîcheur, je n’avais pas vu venir, sur ma chaise brûlante, un épouvantable orage qui soudain s’était abattu sur le vieil hôpital. Les portes et fenêtres ouvertes pour aérer le service étaient désormais autant de brèches dans lesquelles d’extraordinaires rafales s’engouffraient pour tout emporter sur leur passage, semant, à une vitesse et une puissance folles, ravage et chaos. En quelques instants aussi, des trombes d’eau se déversaient dans les chambres, sur les lits, les fauteuils et les tables des malheureux qui n’avaient pas fermé leurs fenêtres. Puis, aussi vite qu’il était venu, le déluge avait fui, ne laissant derrière lui que stupeur et désolation.
Le jardin était dévasté, table et chaises renversées, cassées, branches d’arbres arrachées. Le service était inondé de plusieurs centimètres d’eau en plusieurs endroits, le poste de soin était sens dessus dessous, dossiers et classeurs envolés, faux plafond disloqué, électricité disjonctée. Trempé des pieds à la tête après avoir couru au fond du jardin aider une patiente, je n’avais pas souvenir d’un orage d’une telle puissance en si peu de temps depuis bien longtemps. Les patients, quant à eux, allaient et venaient, sortis de leur torpeur, hagards pour la plupart, d’autres euphoriques, ravis de respirer enfin.

Tentant de reprendre mes esprits, j’avais alors entendu un collègue interpeller vivement un patient.
Ah non Monsieur, ce n’est pas possible, laissez ça dehors!”
Mais notre patient, tout mouillé lui aussi, n’avait eu que faire de cette remarque et avait continué tranquillement son chemin, imperturbable, portant dans ses bras une immense branche d’arbre qu’il portait dans sa chambre.

Puis, de l’orage, nous étions passés à une crise institutionnelle.
Car certains d’entre nous refusaient de laisser entrer une branche d’arbre dans le service. Ils nous rappelaient l’hygiène hospitalière, le règlement dont, au fond, je ne savais pas vraiment quelles étaient les recommandations ou consignes à propos de ce sujet végétal. Et puis ils évoquaient la sécurité.
On ne peut quand même pas laisser ça dans sa chambre! Vous imaginez pour l’hygiène? Et puis il pourrait faire du mal à quelqu’un ou à lui-même avec ça!” avait dit une collègue

Il est vrai que je n’avais jamais vu de branche de cette taille dans un service de soin. Quelques pâquerettes ramassées dans le jardin parfois, un trèfle à quatre feuilles fièrement arboré, une plante abandonnée et agonisante dans son pot desséché peut-être, mais jamais de branche d’arbre gigantesque.
Il faut dire que notre patient pouvait parfois paraître “original”, comme certains le décrivaient. Monsieur S. souffrait d’une schizophrénie évoluant depuis de nombreuses années. Il était isolé du reste du groupe, parlait peu, mais passait beaucoup de temps dans le jardin. Ce petit endroit de verdure qu’il chérissait était le lieu où nous le trouvions toujours. Il parlait aux oiseaux auxquels il laissait chaque soir quelques morceaux de pain, et aux arbres qu’il enlaçait parfois.
Et ce soir là, il avait décidé de ramasser cette branche arrachée par la tempête et bien plus grande que lui pour la ramener dans sa chambre.

Ruisselant, ma blouse collée à la peau, et mes chaussures couinant à chaque pas, j’avais suivi mon collègue bien décidé à reprendre l’objet non hygiénique et dangereux. Mais Monsieur S., peu bavard qu’il était, savait s’affirmer. Et non, pour lui il n’était pas question de rendre la branche qui trônait contre le mur, semblant fière et moqueuse, nous narguant nous et notre règlement.
Épuisé et encore sidéré après la violence de l’orage, j’étais perdu. Que devais-je faire? Quelle devait être ma position? Qui devais-je suivre? Mon collègue décidé? Les autres plus hésitants? Mais était-ce là l’urgence après que tout le service ait été submergé par les eaux? Ne devions-nous pas plutôt prendre plus de temps pour échanger à ce sujet en équipe? L’orage nous emportait-il nous aussi dans l’abîme?
J’étais perplexe, comme absent et, à nouveau, loin du tumulte je m’évadais. Je reprenais le train dans les vallées enneigées du Massif Central. Bercé par le roulis du wagon et le claquement des roues sur les rails, je tenais en équilibre et laissais mes doigts dessiner des nuages, des vagues et des îles sur la buée de la vitre. Sur une île, il y avait un palmier. Au dessus, un nuage et la pluie, douce et bienvenue. J’ajoutais alors un petit homme sur le sable. Ce petit homme, c’était moi qui courais sous la pluie légère et rafraîchissante, loin de toute tension, de toute canicule, de tout orage. Puis un dauphin, un bateau aussi, avec une voile, et enfin un soleil souriant et chassant les nuages.

Quand soudain, ma vieille collègue Germaine, m’avait extirpé de mon île, où j’étais pourtant si bien, pour me ramener à la réalité, mon corps ruisselant, mes pieds inondés, mon collègue essayant de reprendre la branche coupable…
Après la pluie vient le beau temps paraît-il. Ce soir là, après l’orage, puis la discorde, était venue Germaine.

Nous l’avions suivie jusqu’au poste de soin où elle nous avait expliqué:
Chers collègues… Monsieur S. est distant, “à part” et difficile d’accès. Ainsi, l’évaluer n’est pas simple. Mais nous devons chaque jour, et à chaque instant, continuer d’essayer de créer du lien avec lui. Du fait de sa pathologie, il n’est pas toujours accessible à nos mots. Alors utilisons notre simple présence, notre regard, ou même à l’inverse, une distance respectueuse, des silences, un “laisser faire”... Pour ne pas le brusquer, être intrusif ou gênant. Et tout de suite, nous allons peut-être devoir “laisser faire” pour ne pas compromettre le lien à défaut de le créer.
Pourquoi cette branche d’arbre vous inquiète-t-elle tant? Est-elle plus dangereuse qu’un pied de chaise ou qu’une fourchette? Est-elle plus sale et à risque de perturber l’hygiène hospitalière que les chaussures avec lesquelles nous marchons dans le jardin?
La question est plutôt de savoir pourquoi Monsieur S. tient tant à cette branche. Peut-être a-t-elle un sens dans le contexte de sa maladie… de son histoire...
Et quand bien même… Si ça lui fait plaisir… Est-ce si grave? Et si “laisser faire” était une marque d’attention, de respect?”

Encore une fois Germaine avait raison, et l’ensemble de l’équipe était d’accord avec elle. Ainsi, nous avions laissé sa branche à notre patient. Nous la contournions même en faisant le ménage. Il l’a gardée plusieurs jours durant sans que nous ne comprenions vraiment pourquoi, puis un jour, après qu’elle ait perdu toutes ses feuilles, il l’a déposée au pied de l’arbre meurtri. Et l’histoire de la branche s’est arrêtée là, tout simplement, sans heurt ni propagation d’une quelconque épidémie végétale.

Si cette branche ne nous a pas permis de créer du lien avec Monsieur S., respecter son choix nous a permis de ne pas le perdre. Et c’est là l’essentiel.

Depuis, je repense souvent à cette branche. Je repense aussi à mon palmier sur son île déserte, et me dis que si un jour une tempête venait à emporter une de ses branches, j’aimerais qu’elle soit recueillie par Monsieur S.

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(Évidemment toute ressemblance…!!!)


lundi 12 août 2019

"Vous n'avez d'avantage que celui de la force."



Antonin Artaud, Lettre aux Médecins-chefs des Asiles de fous.
(Provenant des "Lettres" de Antonin Artaud de 1937-1943, Gallimard)
 
Une lettre d'une puissance rare, qui ne peut que nous faire réfléchir sur nos pratiques soignantes en psychiatrie... 
(A ce propos, courez voir le profil de @jessicadinkova__ sur instagram chez qui j'ai trouvé ce texte, passionnant et d'utilité publique...)


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Entre le génie et la folie, il n'y a qu'un pas...

Le Navire Mystique, Antonin Artaud, Premiers poèmes, 1913

Il se sera perdu le navire archaïque
Aux mers où baigneront mes rêves éperdus,
Et ses immenses mâts se seront confondus
Dans les brouillards d’un ciel de Bible et de Cantiques.

Et ce ne sera pas la Grecque bucolique
Qui doucement jouera parmi les arbres nus ;
Et le Navire Saint n’aura jamais vendu
La très rare denrée aux pays exotiques.

Il ne sait pas les feux des havres de la terre,
Il ne connaît que Dieu, et sans fin, solitaire
Il sépare les flots glorieux de l’Infini.

Le bout de son beaupré plonge dans le mystère ;
Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits
L’Argent mystique et pur de l’étoile polaire.


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Le 30 septembre 1937, Antonin Artaud, expulsé d'Irlande, est «débarqué» au Havre. Quelques jours plus tard, il est transféré à l'asile départemental d'aliénés de Seine-Maritime de Sotteville-lès-Rouen, dans le quartier hommes de Quatre-Mares. Les lettres qu'il rédige alors décrivent avec acuité le vécu d'angoisse et de désespoir d'un aliéné, masquant son identité sous des noms d'emprunt pour manifester toutes ses récriminations avec une énergie hors du commun qui le caractérisera tout au long de sa vie. Il est ensuite placé à Paris, à l'hôpital Sainte-Anne, le 1er avril 1938 ; il y demeurera jusqu'au 27 février 1939. Les lettres présentées confirment l'état pathologique d'Artaud, son obsession : sortir de ces lieux. Malgré ses conditions de vie et d'enfermement, il ne cesse d'écrire, de dessiner, et réclame sans cesse du papier.
Après Sainte-Anne, Antonin Artaud est interné à l'asile de Ville-Évrard, où il demeurera jusqu'au 22 janvier 1943. La quantité et la qualité des documents qui sont présentés sont d'une imposante richesse sur l'état psychologique et physique d'Artaud, avec toujours cet impérieux besoin de s'exprimer malgré la maladie, les privations. Compte tenu de la misère régnant alors dans les asiles, qualifIée d '«extermination douce», et du danger que courait l'artiste, sa famille et ses amis vont réussir à obtenir un nouveau transfert pour l'asile de Paraire, à Rodez, en février 1943.
Dans ce volume sont transcrites les lettres, dans leur graphie originale, qu'Artaud a rédigées entre 1937 et 1943. Nombreuses sont celles qui furent retenues par l'administration. À Roger Blin ou à André Gide, à Balthus ou au chancelier Hitler, Artaud lance ses invectives, ses suppliques et ses cris de souffrance. Ces écrits témoignent de la puissance d'une pensée fulgurante, météorique, prophétique, géniale dans ses possibilités d'expression et de création, un réservoir d'énergie inépuisable qui va œuvrer toute sa vie, pour le conduire dans l'au-delà des rivages de la raison.  

(4ème de couverture, éditions Gallimard)






jeudi 8 août 2019

Sous les néons épileptiques du vieil asile à la dérive




Sous les néons épileptiques,
Du vieil asile à la dérive,
Les fous hurlaient dans les couloirs
Ils gémissaient, tordus de tics,
Jetaient l'effroi, sec et acide,
Et dans mon coeur, le désespoir.

Les litanies des psychotiques,
Les plaintes vaines, dépressives,
La souffrance et les idées noires,
N'étaient que pire et pathétique.
Muselées par des liens rigides,
Elles coulaient drues sur mes espoirs.

Devant l'horreur, je vomissais.

Je vomissais les murs si hauts,
La fermeté des arrogants
L'impuissance des enchaînés,
Je rêvais d'air, de liberté,
De Vivaldi, de sable blanc,
De papillons et de roseaux.

Ils gloussaient tous, devant ma plage,
Mes pianos et mes violoncelles,
Ils étaient fiers et j'étouffais.

Je laisse les sourds, les indécents,
Sombres et froids, aimer l'hiver.
Pendant ce temps, la nuit tombée,
Je vais marcher avec les fous,
Puis avec eux, loin dans le noir,
Aller chercher de la lumière. 


(Texte et photo : Christophe Malinowski - Il était une fois en psychiatrie)

vendredi 19 juillet 2019

5èmes rencontres soignantes en psychiatrie



"Il faut le recadrer !" : Quelles limites pour quels soins ?

Le 17 octobre 2019, à l'Institut Pasteur (Paris), auront lieu les 5èmes rencontres soignantes en psychiatrie... 

Le programme détaillé de chaque intervention est désormais en ligne et je crois bien que Germaine y est citée! 😉 

C'est ici : 

Inscrivez-vous, venez nombreux, je vous y attends!  

dimanche 7 juillet 2019

Lettre à Germaine.




Il était une fois, (épisode 45), un jour, en psychiatrie, lettre à Germaine.

“Chère Germaine,

Tu viens de partir en vacances et cela fait bien longtemps que je n’ai pas écrit une vraie lettre, sur du vrai papier avec un vrai stylo. Mais un SMS ne me laissera pas assez d’espace et je ne sais pas si tu consultes tes emails. À choisir, pour cette lettre comme on en écrivait beaucoup à l’époque, j’aurais préféré un stylo plume, à l’écriture plus douce, chaleureuse et poétique. J’ai cherché partout, dans tous les tiroirs de la maison, et même dans ma vieille boîte à chaussures marquée “Souvenirs”. Mais je n’en ai trouvé aucun. Alors je me contenterai d’un vulgaire stylo bille noir. C’est dommage, tu mérites mieux.

J’ai choisi ce beau papier un peu jauni par le temps avec ce paysage usé que je ne reconnais pas, imprimé en filigrane sur le fond. Il était dans la boîte à chaussures, glissé entre quelques lettres amoureuses de mon adolescence que j’ai relues avec émotion, finalement grâce à toi.

J’ai bien vu ta tristesse ce matin, après notre réunion de service. J’ai bien vu les injustes critiques à ton encontre. J’ai bien vu le bouc émissaire que tu es devenue pour une petite partie de l’équipe, la désignée coupable du jour de nos dysfonctionnements, la cible ou le fusible. J’ai bien vu tes mots apaisés et leurs troublantes certitudes, ta voix douce et leur regard irrité, ton expérience qu’ils ont oubliée. Et enfin j’ai bien vu ta voix tremblotante et la larme que tu as retenue en partant.

Que te dire Germaine? Tu connais les protocoles, les règles et les règlements. Souvent tu t’en affranchis, tu les assouplis pour les adapter à chacun de nos patients en fonction de leurs difficultés. Il est vrai que ta façon de faire est parfois un peu “à part”, ou “à l’ancienne” comme disent certains, quand tu fais fi des habitudes du service pour prendre en charge un patient. Oh bien sûr, cela a pu nous déstabiliser et c’est peut-être pourquoi aujourd’hui tu es montrée du doigt. Car qui mieux que celle qui ne fait pas comme les autres pour être responsable de la crise que nous traversons? Tu nous as pourtant souvent expliqué que les crises dans une équipe viennent et reviennent souvent par périodes, comme les vagues de l’Atlantique.

Reproche-t-on à un grain de sable isolé toutes ces vagues?

Que te dire Germaine? Sinon de ne pas oublier…

Souviens toi Germaine, de cet homme en chambre d’isolement à qui tu avais laissé ses vêtements, sans tenir compte du protocole habituel qui impose le port du pyjama qu’il vivait comme une infantilisation. Il s’était immédiatement apaisé et nous avions évité, j’en suis sûr, de mettre en place les contentions physiques. D’ailleurs, tu avais favorisé ce lien de confiance qui lui avait peut-être permis de sortir plus rapidement de cette chambre.

Souviens toi Germaine, de ce patient que nous ne connaissions que trop. Cet homme hospitalisé si souvent, insultant, méprisant, semant le chaos à chacune de ses arrivées dans le service, mais auprès duquel tu nous avais invités à nous asseoir pour apprendre à le connaître. Nous avions alors été émus par sa terrible histoire et l’avions par la suite mieux accueilli.

Souviens-toi Germaine, de cette paire de ciseaux disparue que tu avais retrouvée, tout simplement, en discutant avec les patients du service, en dédramatisant, en promettant qu’il n’y aurait pas de sanction, et en maintenant ton lien avec eux. Deux patients, dans une très bonne relation avec toi, avaient convaincu l’auteur du larcin de rendre l’objet dangereux. Tu ne nous avais parlé que du lien, toujours le lien, pour un soin en douceur et sans tension.

Souviens toi Germaine, de cette jeune femme suicidaire à qui tu avais permis de garder l’écharpe portée par celui qui venait de la quitter pour une autre femme. Nous étions terrifiés à l’idée qu’elle se fasse du mal avec ce bout de tissu. Tu nous avais d’ailleurs demandé qui nous voulions protéger, notre patiente de sa souffrance, ou nous de de notre peur… Et tu avais vu juste car jamais par la suite notre patiente amoureuse n’avait tenté de se faire du mal, rassurée par l’odeur de cette écharpe portée au cou chaque jour.

Ou de cet homme, très déprimé lui aussi, à qui tu avais laissé ses lacets contre l’avis de nous tous qui pensions qu’il pouvait se stranguler avec ceux ci. “Parce que si cet homme se sent déshumanisé ainsi, alors le risque est bien plus grand.” nous avais-tu expliqué. L’avenir t’avait à nouveau donné raison, puisque tout s’était bien passé par la suite.

Souviens-toi Germaine, de ce jour, quand tu vais apaisé le conflit entre un patient et une collègue qui n’avait pas supporté que celui ci lui touche les cheveux et avait réagi avec colère. Tu nous avais parlé de nos émotions et de nos propres attitudes. De ces attitudes, conscientes ou inconscientes, qui parfois peuvent influencer le comportement de nos patients.

Souviens-toi Germaine, de cet homme anxieux à qui nous avions refusé une cigarette une nuit, parce qu’il était trop tard. Dès lors, il avait entrepris de tout cassé dans sa chambre. Toi seule, consciente de sa souffrance et de l'aberration de ce cadre posé, avait pu l’apaiser, en discutant autour d’une cigarette que tu lui avais autorisée. D'ailleurs, dans les suites de son hospitalisation, il allait souvent vers toi pour parler quand il n’allait pas bien.

Ou de cet autre patient en colère après moi à qui tu avais servi son petit-déjeuner bien après l’heure prévue, et après mon refus de lui servir en me référant au règlement du service. J’avais dit non, tu avais dit oui. Je rigidifiais, tu assouplissais. Je me figeais, tu créais du lien.

À propos de cette cigarette et de ce café, tu m’avais demandé “Est-ce si grave?” Et de rajouter, “le cadre est un outil dont nous ne devons pas être l’otage. Il doit nous servir, être souple et adaptable pour ne pas perdre de son sens et se casser. Il doit être le roseau qui plie mais ne rompt pas. Nous ne mettrons personne en difficulté en disant “oui” si ce “oui” permet d’éviter la rupture, s’il participe au maintien ou la création du lien qui nous unit à nos patients.”

Souviens-toi Germaine, du jour où un patient s’est suicidé dans le service. L’équipe était meurtrie, effondrée. Jusqu’au dernier d’entre nous, tu avais trouvé les mots justes et su nous soutenir.
Souviens-toi Germaine, de cette veille patiente qui s’était jetée à ton cou pour te serrer dans ses bras de longues minutes durant et que tu n’avais pas repoussée, alors que je l’aurais fait moi-même, effrayé par cette proximité. Tu m’avais dit que parfois, la distance thérapeutique n’est qu’un grand mot. Que nous ne sommes pas des robots. Que nous pouvons être touchés, et toucher. Que ce geste de réconfort n’est pas écrit dans les livres de psychiatrie mais qu’il peut être soutenant et rester dans le cœur éprouvé de nos patients.

Souviens-toi Germaine, de cet homme qui avait forcé le passage de la chambre d’isolement. Tu nous avais empêché de nous interposer et lui avais proposé de l'accompagner pendant un petit temps de sortie. Tu avais marché et parlé avec lui dans le couloir, puis il t'avait suivi sans difficulté pour réintégrer la chambre. Sans tension ni violence. Parce que tu avais ouvert plutôt que fermé, accueilli plutôt qu’opposé.

Souviens-toi Germaine, combien, avec un café, un peu de tabac, un mot, un sourire, une main sur l’épaule, une marque d’attention, de confiance, tu as apaisé et sauvé de patients. Souviens-toi aussi Germaine, combien, avec patience, douceur, diplomatie, confiance et encouragements tu as accueilli et accompagné de jeunes collègues. Souviens-toi enfin Germaine, combien tu m’as rassuré et guidé, moi ton tout jeune collègue perdu devant la maladie et la souffrance de nos patients, et écrasé, plein de doutes, sous le poids des habitudes et des protocoles que j’essaie maintenant d'adapter en fonction de ceux dont je prends soin. Combien tu m’as appris et apprends encore à avancer vers mes patients, sans jamais reculer, à tendre la main pour créer un lien de confiance avec eux.

Mon stylo bille rend l’âme, lentement. Je fais une pause dans l’écriture et me relis. Le paysage en filigrane, à travers les lignes noires, apparaît désormais nettement. C’est un phare chahuté par les vagues.

Combien de bateaux a-t-il pu guider ou sauver?

Souviens-toi Germaine, souviens-toi.

Ma chère Germaine… moi je me souviens.

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(Évidemment toute ressemblance…!!!)

La voiture de Sophie


“La voiture de Sophie”

Au mur du salon du service psychiatrique, l’horloge égrenait les secondes dans un silence qu’elle seule brisait. Accoudé à la fenêtre, monsieur A. regardait au loin, derrière la vitre embuée, l’hiver approcher, pas encore blanc, plutôt gris, plutôt sombre. Le jeune infirmier que j’étais avait rejoint cet homme triste, perdu dans ses pensées, pour partager cet instant avec lui en cette période difficile. Nous l’avions accueilli quelques jours plus tôt dans un état dépressif majeur. Il scrutait l’horizon.

« Là-bas, tout près de la colline, c’est la route de Sophie, m’avait-il expliqué. Elle prend ce chemin pour venir chez Maman. Avec un peu de chance, je verrai passer sa voiture ! » J’avais immédiatement été saisi par le sourire qui se dessinait à l’instant sur les lèvres de ce patient d’ordinaire abattu, au regard douloureux. Qui était cette Sophie qui l’éclairait soudain ?

Sophie, dont je n’ai jamais su le nom, était l’Idel qui, depuis des mois, soignait sa mère gravement malade avec qui il vivait. Chaque jour elle venait, par pluie et par vent, avec son sourire rassurant. En entrant dans la maison, un café préparé par monsieur A. l’attendait toujours. Avec deux sucres. Car c’est ainsi que Sophie aime son café, bien sucré. C’est d’ailleurs quand il n’a plus préparé son café qu’elle s’est inquiétée. Car Sophie prenait soin de tous, autant des patients que de leur famille. Mon patient était un peu « vieux garçon », comme disaient les gens du village, très timide, presque phobique du monde extérieur et sans vie sociale. Alors sa mère, c’était toute sa vie. Effondré à l’idée de la perdre, il avait sombré. Inquiète et à force de confiance, Sophie l’avait convaincu puis accompagné elle-même jusqu’aux urgences, même s’il n’était pas officiellement son patient. Car les pompiers, c’était non, Sophie, l’infirmière bienveillante, c’était oui.

Depuis, il a quitté l’hôpital psychiatrique. Je ne sais pas ce qu’il est devenu et comment va sa mère. Mais chaque jour, en regardant par la fenêtre, bercé par les secondes de l’horloge, je guette la voiture de Sophie. Je ne connais pas cette collègue infirmière mais qui sait, si un jour je la croise, je la remercierai d’avoir pris soin de mon patient et de nous l’avoir adressé.Puis je lui servirai un café. Avec deux sucres. 

Nouvelle parue dans L'infirmière Libérale Magazine de Janvier 2019)

“Qu’elle est belle notre équipe…”


Il était une fois, (épisode 44), un soir, en psychiatrie, “Qu’elle est belle notre équipe…”

Quelle heure est-il? Minuit? Deux heures du matin? Peut-être plus.
Le bar à ambiance rétro est plein à craquer, et dans la salle du fond un brouhaha diffus se mêle à une musique de fond que seuls ceux de plus de vingt ans peuvent connaître. Des verres s’entrechoquent, des chaises hautes grincent sur le parquet usé et des fléchettes se plantent dans une vieille cible d’un autre âge. Des rires, des éclats de voix, des discussions animées. Et la nuit, tout autour, enveloppe de sa douceur ce petit point de lumière et de vie dans la ville, ce soir loin de l’hôpital.

Depuis le gros canapé dans lequel je suis affalé, le groupe que j’observe se dessine, se déforme et se reforme au gré de ses mouvements sous une lumière orangée qui pèse sur mes paupières fatiguées. Ce groupe pourrait ressembler à n’importe quel autre groupe, à mille autres groupes. Des hommes, des femmes, plus ou moins jeunes, aux cultures et au personnalités multiples. Ce groupe, pour qui ne le connaît pas, pourrait paraître insignifiant. Un groupe comme un autre, dans un bar comme un autre, dans une ville comme une autre.
Pourtant, ce groupe est unique et riche. Ce groupe est une équipe.

Nous travaillons ensemble depuis des mois pour certains et des années pour d’autres. Ce soir, après une semaine lourde de tension dans notre service de psychiatrie, nous nous accordons un temps de répit.
Je n’aime pas les bars. La musique y est souvent trop forte et les chaises trop rares. Je préfère les bancs publics, les gros rochers en bord de mer, les banquettes de train et tous les autres endroits qui bercent et où l’esprit voyage. Mais pour rien au monde je n’aurais manqué cet instant suspendu auprès de mon équipe.

Ce soir ils y sont tous ou presque. Le pitre qui déride et détend en toute circonstance, patients et soignants, même dans les moments les plus graves, même quand il ne faudrait pas. Et pourtant… Il est notre soupape quand nous n’en trouvons plus. La plus sérieuse d’entre nous est là aussi. Elle garantit la bonne tenue du travail et nous rappelle à l’ordre quand pointe le désordre. Quand ne se remplissent plus les formulaires ou se perdent les classeurs. Devant elle, nous tremblons tous, ou rions parfois. Mais sans elle, que deviendrait le service sinon un lieu de chaos? Il y a aussi la rêveuse, si lointaine, “dans son monde”, comme en dehors de l’équipe. Inaccessible, parfois incompréhensible, mais entretenant une relation privilégiée avec nos patients qu’elle apaise comme elle m’apaise. Le râleur, jamais satisfait car “rien ne va”, ni l’équipe, ni les patients, ni les soins, ni rien du tout. Grâce à lui nous nous devons sans cesse nous remettre en question. L’utopiste qui jamais ne désespère et donne sa confiance à tous, de façon parfois étonnante ou risquée, bousculant chaque jour un peu plus nos habitudes. Avec eux, le révolté, la maman, l’engagé politique et son ennemie jurée la révolutionnaire, l’hypocondriaque, l’écologiste, l’adulescent, le végétarien, le sportif, la voyageuse, le syndicaliste, la silencieuse mais observatrice, le sentimental, l’émotive, le trois fois grand-père et la plus jeune qui pourrait être sa petite fille, l’inquiet, le fatigué qui arrive toujours en retard et ami du pressé qui part toujours le premier, le cordon-bleu qui régale nos papilles, la spécialiste de la mode, toujours de bon conseil, le tatoué presque intégral, et bien d’autres encore.

Soudain je distingue les accords d’une musique qui me plonge des années en arrière et nombre de mes collègues entonnent alors en choeur la chanson “Place des grands hommes” de Patrick Bruel, probablement sélectionnée par un grand nostalgique. Cette chanson sur les retrouvailles d’un groupe d’amis dix ans plus tard, et dont nous connaissons parfaitement les paroles, nous emporte.
“J'ai connu des marées hautes et des marées basses.

Comme vous, comme vous, comme vous…
J'ai rencontré des tempêtes et des bourrasques.
Comme vous, comme vous, comme vous…”
Comme prise par une fièvre soudaine et d’une seule voix, pas toujours juste mais chaleureuse et puissante, l’équipe chante à tue tête. Les uns contre les autres en une ronde serrée, ils se pressent, se collent, se rassemblent et s’entrelacent, hurlant de plus belle le célèbre refrain, “On s'était dit rendez-vous dans 10 ans. Même jour, même heure, même pomme. On verra quand on aura 30 ans. Sur les marches de la place des grands hommes.”

Certes il chantent terriblement faux, au point de malmener mes heureux souvenirs de boum d'adolescent, mais leur ronde est si belle que l’émotion m’envahit. Je repense alors à toute notre histoire. Nous aussi avons connu, au travers de toutes nos difficiles prises en charge, les marées, les tempêtes et les bourrasques. La dérive, les ouragans, les embruns, les voies d’eau. Mais aussi et souvent le soleil, la chaleur, la lumière, la douceur, le printemps. Durant toutes ces années, nous avons marché côte à côte, ri et pleuré. Des temps ont été difficiles, éprouvants, d’autres plus cléments. Parfois nous nous sommes déchirés, toujours nous nous sommes retrouvés. Comme ce soir.

“Elle est belle notre équipe… N’est-ce pas Christophe?”

C’est la douce voix de Germaine, ma vieille collègue, assise à mes côtés. Malgré son âge proche de celui qui permet de partir en retraite, elle est présente ce soir. Elle est à part pour moi dans l’équipe. Solide et douce à la fois, elle est celle sur qui je m’appuie, celle qui m’apaise quand nait l’anxiété et me guide quand je suis perdu. Son expérience est si grande. Parfois pourtant, et injustement surement, nous l’avons critiquée. Car Germaine s’affranchit des protocoles et s’écarte régulièrement du fonctionnement habituel, déstabilisant parfois la plupart d’entre nous. Cependant, force est de constater que sa seule présence rassure les patients et qu’elle parvient toujours à apaiser les situations les plus tendue. Pour certains elle semble être une gêne, quand pour d’autres elle est une force. Souvent elle m’a expliqué, “Le lien Christophe… Toujours le lien…”.
À ses côtés, j’essaie d’apprendre à créer puis entretenir ce lien avec nos patients. Ce lien de confiance, qui permet la rencontre, ouvre l’échange et invite celui qui va mal à venir vers nous sans douter, nous interpeller avant l’irréparable, nous solliciter, nous alerter. Ce lien qui permet d’approcher celui que l’on ne peut plus approcher. Ce lien qui dans la tempête unit le phare et le bateau.

“Tu vois Christophe, c’est ça une équipe. Des hommes et des femmes, tous différents les uns des autres qui marchent, chantent et dansent ensemble. Et c’est important d’être ensemble. Souvent, au sein de l’équipe, nous avons été en désaccord, nous sommes disputés, désunis devant des patients difficiles dont la pathologie semait entre nous clivage et discorde. Pourtant, notre unité est essentielle…
Notre équipe est belle car malgré toutes les épreuves et les tension, nous nous sommes toujours retrouvés. Nous devons maintenir coûte que coûte cette unité sans nous cliver les uns les autres, nous juger. Ayons confiances les uns envers les autres et respectons nous, toujours.
Bientôt je profiterai de ma retraite. Mais je compte sur vous tous pour garder cet esprit de bienveillance envers les patients mais aussi entre vous. Si notre objectif ultime est le lien avec nos patients, notre objectif second et nécessaire est de ne pas nous désunir. Car dans la tempête, comment ne pas sombrer ou seulement garder le cap si l’équipage du bateau se déchire?”

La chanson se termine. Tous s’embrassent chaleureusement et se serrent dans les bras. Les verres se lèvent, s’entrechoquent et nous pensons fortement à nos collègues absents, veillant cette nuit sur tous nos patients. Le brouhaha et les parties de fléchettes reprennent.

Quelle heure est-il? Minuit? Deux heures du matin? Peut-être plus.
Germaine est partie, et bientôt ce sera mon tour. Je regarde mes collègues avec émotion. Oui Germaine tu as raison, elle est belle notre équipe.
Je repense à Bruel et me demande “Tiens si on se donnait rendez-vous dans dix ans…”
Une nouvelle fois alors, nous chanterons faux mais ensemble…

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(Évidemment toute ressemblance…!!!)

L'homme qui ne pleurait pas



L’homme assis sur le bord du lit avait l’âge d’être mon père. Une large cicatrice marquait son visage grêlé, souvenir d’une terrible tempête qui s’était abattue sur le chalutier du marin pêcheur qu’il était. Ses mains usées gardaient les traces de kilomètres de filets à tirer et, dans ses yeux, le gris profond des mers glacées du nord. Son regard disait sa fatigue, sa détresse et, nous ne savions pour quelle raison, sa volonté d’en finir.

Hospitalisé dans notre service de psychiatrie depuis quelques jours en raison d’idées suicidaires, il restait en retrait, presque toujours silencieux, ne disant rien de sa souffrance. « Un taiseux des mers », m’avait-il dit un jour. « De ceux qui ne pleurent pas. »

Mais cette nuit, alors que les autres patients dormaient, cet homme d’apparence rugueuse, ce taiseux qui ne pleure pas, sanglotait sans bruit dans sa chambre, ce qui nous avait alertés. De longues minutes durant, j’étais resté démuni devant son silence et mes mots sans réponse. Puis, se tournant lentement vers moi, il m’avait interpellé. « Pourrais-je fumer une cigarette dans le jardin ? J’ai besoin d’air... »

Soudain alors, j’avais douté, car le jardin restait fermé la nuit. Que devais-je faire ? Ce patient semblait au plus mal, prêt à s’effondrer, mais je devais composer avec les portes closes et les règles du service qui n'autorisaient guère d’écart. Quand, derrière moi, la voix de ma vieille collègue Germaine avait mis fin à mes interrogations nocturnes. « Bien sûr, monsieur. Christophe va vous accompagner, cela vous fera du bien ! » avait-elle dit en lui adressant un sourire réconfortant.

La nuit était noire, nous fumions tous les deux et ma cigarette avait un goût amer, celui de l’incompréhension de la décision hors-cadre de Germaine. Mais j’avais rapidement ressenti la tension de mon patient s’apaiser et vu ses larmes sécher. Après quelques minutes sans échanger le moindre mot, nous étions rentrés. Il m’avait chaleureusement remercié, dit aller mieux grâce à nous et s’était endormi.

Puis, Germaine m’avait expliqué. « Christophe, parfois, un petit rien suffit. Ici, c’était une cigarette, cela peut être un chocolat chaud, une main sur l’épaule. Tout ce qui réchauffe, apaise et crée du lien ne mérite pas d’être empêché par un cadre trop rigide. Apaise, Christophe, et crée du lien... » Je ne sais ce que ce patient est devenu mais je repense souvent à lui. Peut-être est-il aujourd’hui quelque part dans le froid sur le pont d’un bateau, fumant dans la nuit une cigarette qui réchauffe.

Quand tonne l'orage.


À la télévision défilaient les images de la Grande Guerre. Dans les tranchées, la boue et le froid, les hommes attendaient, grelottant sous la pluie, recroquevillés les uns contre les autres. Les regards étaient vides, épuisés, suppliants. Soudain, sous la puissance d’un obus, des gerbes de terre avaient recouvert l’écran, dans le fracas silencieux de ce film muet, nous saisissant tous de stupeur. C’était il y a cent ans.

Je regardais et vivais, avec quelques patients, ces instants terrifiants quand, après l’explosion du champ de bataille, l’orage avait tonné dans le service. Dans le réfectoire, une table avait été retournée et des chaises jetées à terre. Blottie dans un coin de la pièce, Mme O. pleurait et gémissait des mots incompréhensibles.

En quelques minutes, j’allais d’un chaos à un autre. Cette patiente souffrait d’une schizophrénie résistante aux traitements et était parasitée par de nombreuses hallucinations. À cet instant, les voix qu’elle entendait avaient eu raison de son calme apparent. Assis à ses côtés, j’essayais d’entrer en contact avec elle quand, subitement, elle avait pris mes mains et posé sa tête sur mon épaule. Aussitôt, j’avais été troublé. Comment gérer cette proximité physique ? Devais-je délicatement m’écarter ? La laisser se reposer contre moi ?

Je repensais aux cours de l’école d’infirmières, à la distance thérapeutique dont on m’avait tant parlé, au regard de mes collègues. Puis mon esprit s’était évadé, très loin, un siècle en arrière. Soudain, j’étais un soldat des tranchées, terrorisé par la mort tout autour. Soudain, j’étais un enfant effrayé par les monstres la nuit, caché sous une couverture. Soudain, j’étais Mme O., envahie par des voix angoissantes. Et, comme ce soldat, cet enfant ou ma patiente, j’aurais aimé m’appuyer sur une épaule rassurante comme celle que j’offrais à cette femme en souffrance. Un peu plus tard, elle était apaisée et nous avions pu longuement parler.

Puis, ma vieille collègue Germaine m’avait expliqué. « La distance décrite dans les livres est bien différente dans la réalité. Elle n’est pas figée et nous devons l’adapter à chaque situation pour le bien du patient. Tu as bien fait, Christophe. Mme O., qui en avait besoin, s’est appuyée sur toi, dans tous les sens du terme. » Depuis, je pense souvent à ma patiente, à ces soldats, et m’interroge. Ici ou là-haut, l’orage est-il enfin oublié ? Et cet enfant ? Peut-être est-il aujourd’hui devenu un infirmier qui offre son épaule.

(Nouvelle parue dans L'infirmière Magazine de Février 2019)